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Les nomades du Changtang
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Chacune des familles de Phala vit dans un campement de base duquel elle rayonne, selon les saisons, pour aller faire paître ses troupeaux là où l'herbe est disponible. Elle y installe des campements secondaires au gré de ses déplacements. Les familles les plus à l'aise stockent leur production au campement de base. L'hiver, des familles se dirigent vers le nord pour aller chercher le sel, qu'elles transportent en formant des caravanes de yaks, de chèvres et de moutons, dont elles font le commerce avec les paysans vivant au sud en bordure du Changtang.
Nomadisme et liberté Le nomadisme est souvent considéré dans la documentation comme un mode de vie rude mais libre des contraintes auxquelles sont assujetties les populations sédentaires et les populations urbaines. L'étude de Goldstein et Beall démystifie quelque peu cette croyance. Les nomades tibétains ne sont pas ces gens complètemnt libres d'aller planter leurs tentes où bon leur semble, de vagabonder au gré de leur fantaisie sur les terres de personne. Leurs déplacements sont limités sur un territoire qui leur est alloué et obéissent au cycle des saisons et aux impératifs des éléments naturels (gel prématuré, tempêtes de neige, froids persistants, etc.). Aujourd'hui, ils sont fortement encouragés sinon contraints à signer des contrats avec les autorités locales chinoises par lesquels ils s'engagent à atteindre des quotas de production et livrer les quantités de laine promises, alimentant ainsi un commerce devenu très lucratif pour les négociants chinois. Ils en tirent par ailleurs des bénéfices intéressants.
Une vie rude ! Interrogé par Melvyn C. Goldstein sur la rudesse de son genre de vie, un nomade de Phala lui expliqua que la vie nomade était beaucoup plus facile que celle d'un agriculteur. « L'herbe pousse toute seule, faisait-il remarquer. Les animaux se reproduisent sans notre intervention. Nous n'avons pas à construire de canaux pour irriguer les terres ni de clôtures pour garder nos bêtes. Nous n'avons pas à récolter le grain. On ne peut pas dire que notre vie est difficile. » Que pensait-il de l'intervention des Chinois au Changtang ? « En voulant modifier la manière de vivre à Phala, les Chinois, ont échoué. Un jour, il fait beau, le troupeau est prospère. Le lendemain, c'est la tempête, les bêtes meurent. On ne peut plus livrer la laine. On ne peut pas tout prévoir ». Convaincu de l'inutilité de vouloir changer l'ordre des choses, il trouvait plus sage de chercher à s'ajuster à lui. |
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Le Changtang, situé sur le haut plateau tibétain, est une vaste région s'étendant du Ladakh au sud à la province chinoise de Qinghaï au nord. Son altitude varie entre 4 200 mètres et 5 500 mètres. Il héberge une population estimée à 400 000 habitants dont une bonne part mènent une vie pastorale axée sur le nomadisme. Les campements de Phala En 1986, Melvyn C. Goldstein
et Cynthia M. Beall (1990), tous deux professeurs à la Case Western Reserve University (Cleaveland,
USA) ont entreprit une étude sur les nomades de Phala, un regroupement
de « campements » situé au Changtang à 500
km au nord de Lhassa. Cette communauté regroupait alors 265 nomades
regroupés en 57 familles établies chacune à un camp
de base et vivant sous la tente.
Les familles de Phala, faisant l'élevage du yak, de la chèvre et du mouton, nomadisent sur les hauts plateaux entre 4 800 mètres et 5 300 mètres. Avant l'arrivée des Chinois en 1959, ces immenses terres appartenanient au Panchen Lama, le deuxième dignitaire de la hiérarchie religieuse du Tibet, résidant au monastère de Taschi Lumpo près de Shigatse. Ces terres étaient divisées en groupes de pâturages nommément identifiés dont chacun était attribué à une famille. Tout comme les cultivateurs des basses vallées, les nomades étaient héréditairement liés à leur seigneur. Ils ne pouvaient décider d'aller vivre ailleurs, suivant en cela le modèle d'organisation sociale féodal. Les nomades, propriétaires de leurs troupeaux, devaient payer des taxes à leur seigneur proportionnellement à la dimension de leurs troupeaux. À tous les trois ans, les troupeaux faisaient l'objet d'un recensement et les pâturages étaient réalloués : les familles dont les troupeaux avaient augmenté se voyaient attribuer des pâturages additionnels au détriment de celles dont les troupeaux avaient diminué. Les communes nomades Entre 1968 et 1970, les Chinois remplacèrent ce système par l'instauration de communes. Privées désormais de leur droit de pratique religieuse, les familles nomades furent obligées d'assister à des séances d'éducation populaire visant à discréditer les coutumes traditionnelles tibétaines. Elles continuèrent à nomadiser sur les pâturages mais perdirent le contrôle de leurs troupeaux au profit de la commune. Ces familles se virent octroyer une part des propriétés de leur commune. Leur travail (conduite des troupeaux, tonte des bêtes, traite des dris, etc.) était converti en points servant au calcul de leur rémunération, pour la majeure partie versée en denrées (céréales, thé, épices, etc.). Ignorant tout de la mentalité et des traditions culturelles des nomades, les Chinois connurent un échec sans appel. La politique chinoise parvint, de peine et de misère, à atteindre les quotas de production fixés mais était en train de détruire la culture et le mode de vie pastoral des nomades tibétains. Ceux-ci, appauvris et privés de liberté, jugeaient leurs conditions pires que celles qui prévalaient sous le régime du servage de l'ancienne société. Le démentèlement de la « bande des quatre » à Pékin mit fin à la Révolution culturelle chinoise et à ses atrocités. Les communes furent abolies.
Retour à l'ordre ancien Les Chinois réintroduisirent la notion de propriété des troupeaux et réinstaurèrent l'ancien système d'allocation des pâturages, sans mécanisme de compensation toutefois pour tenir compte de la croissance ou décroissance des troupeaux. Méfiants, les nomades recommencèrent néanmoins à pratiquer leur religion publiquement sans en subir de conséquences négatives. Depuis, cette société est redevenue une société inégalitaire : certaines familles réussissent à s'enrichir tandis que d'autres ne cessent de s'appauvrir. Les familles nomades dont le troupeau diminue et ne suffit plus à assurer leur subsistance sont forcées de travailler comme bergers auprès des familles mieux nanties. Malgré ces inégalités, le retour à l'ordre ancien est jugé plus satisfaisant par la majorité des nomades.
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