|
Polyandrie fraternelle
|
Dans la plupart des sociétés de culture tibétaine, chaque fils a droit à sa part du patrimoine familial. Les familles ont donc été confrontées au problème de la division de la propriété entre les enfants. Dans un milieu caractérisé par l'extrême rareté des ressources, nous explique Charles Genoud (1989), chaque part du patrimoine s'avérait insuffisante pour supporter une famille. Contrairement au mariage monogame, la polyandrie fraternelle permettait de garder intact le patrimoine familial tout en constituant une force de travail collectif adapté au mode de vie agropastoral typique du haut Himalaya. Ce mode de vie, axé à la fois sur l'agriculture, l'élevage et le commerce, exigeait la réalisation de tâches concurentes et des déplacements fréquents. La polyandrie permettait de répondre à ce besoin de partage des tâches : accompagnement des troupeaux dans les hauts pâturages l'été, travaux aux champs, déplacement vers les centres de commerce pour la vente des surplus. En outre, la famille pouvait compter sur la présence de l'un des époux tandis que les autres étaient en déplacement prolongés.
Variations régionales Ayant étudié les populations bhotias des vallées de Nar et de Phu, situées dans le haut Himalaya népalais, le professeur Christoph von Fürer-Haimendorf, a quant à lui constaté le peu d'attrait des habitants de ces régions pour la polyandrie fraternelle. Pourtant, leur mode de vie est tout à fait semblable à celui des autres populations vivant ailleurs dans le haut Himalaya. Le milieu naturel y est toutefois particulièrement ingrat et ne permet pas une grande exploitation des ressources. Plus à l'ouest, dans les villages de la vallée de Limi au Népal, le professeur Melvyn C. Goldstein a pu constater quant à lui, que la polyandrie fraternelle était privilégiée comme forme de mariage. Il a observé cependant qu'elle était plus fréquente chez les familles disposant des plus grands troupeaux et des plus grandes terres, les moins nantis optant plus souvent pour le mariage monogame. Ce qui l'amena à conclure que la polyandrie serait, non pas un moyen incontournable de garantir la subsistance, mais plutôt une façon de favoriser la productivité économique et les gains qu'elle procure.
Adaptation au milieu Quels que soient les motifs invoqués à l'appui du choix de la polyandrie fraternelle comme forme de mariage, sa fonction au plan social semble quant à elle sans ambigüité : la polyandrie ayant pour effet d'accroître le nombre de femmes célibataires, a pour conséquence de limiter la croissance de la population dans un milieu où les ressources sont limitées. En ce sens, cette forme de mariage constitue un mécanisme culturel d'adaptation au milieu. |
|||||
La
monogamie est la forme de mariage la plus usuelle chez les populations
de culture tibétaine.
La polyandrie fraternelle, une forme de mariage peu commune dans le monde,
n'est cependant pas rare. Tandis que l'un des fils prend le chemin
du monastère, deux, trois et même quatre frères prennent
une même épouse et vivent sous le même toit. Si les
arrangements pour conclure de tels mariages ne sont pas aussi précoces
ni formels
qu'auparavant, il est rare que les futurs époux
se marient sans le consentement de leurs parents. La
polygynie est également pratiquée en certaines circonstances.
La polygynie est la forme de mariage adoptée lorsqu'une famille
n'a que des filles. Dans ce cas, l'aînée prendra un époux,
ou magpa, qui viendra s'installer sur la propriété familiale
pour y travailler et procréer. Les soeurs qui ne prendront pas
mari seront les épouses du magpa et collaboreront aux
tâches familiales.
Père et petit père Dans
le cadre du mariage polyandrique, le frère aîné détient
généralement
l'autorité sur la famille. Tous participent aux activités
productives et partagent les faveurs de l'épouse. En certains
endroits, lorsque le premier petit-fils naît, une cérémonie
souligne le transfert de la propriété aux frères
tandis que les grands-parents se retirent dans une maison secondaire
sur la propriété et continuent à contribuer aux
activités productives de la famille. Les enfants naissant de cette
union sont les enfants de tous. Ils appellent le frère aîné « père » et
les frères cadets « père-frère ».
Au Ladakh, les frères cadets sont appelés « petit
père ». Même lorsque l'un des frères se
sait le père biologique de l'un d'entre eux, ce-dernier sera traité de
la même façon que les autres par tous les « pères ».
Lorsque l'un des frères n'est pas satisfait de l'arrangement,
il quitte la maison familiale pour s'installer sur un petit lopin de
terre de la famille où il fondera son propre foyer. Les enfants
demeurent avec les autres « pères ». Cette
solution n'est idéale pour personne car elle a pour effet de fragmenter
le patrimoine familial.
Choix ou accomodement Les
populations du haut Himalaya ne semblent pas valoriser en soi le
partage d'une épouse ou d'un époux. Interrogées
sur les raisons qui les poussent à choisir la polyandrie fraternelle
comme forme de mariage, elles font valoir des motifs très
pratiques :
prévenir
la division du patrimoine familial, partager le travail et assurer un
meilleur niveau de vie. Elles admettent même un certain nombres
de problèmes dans cette forme de mariage : les plus jeunes
peuvent être
amenés à défier l'autorité de l'aîné,
l'un des époux peut être indûment favorisé par
l'épouse commune, etc.
Une institution en régression La
polyandrie fraternelle décline dans la plupart des régions
de l'aire tibétaine. L'accroissement du tourisme et les emplois
créés dans les administrations offrent à plusieurs
la possibilité de quitter leurs villages pour aller gagner leur
vie en accédant à de nouveaux métiers. Ces nouvelles
conditions de vie semblent déterminantes dans leur choix du mariage
monogame.
©
Copyright
2000-2007. Serge-André Lemaire. Tous droits réservés.
|
||||||